18 250 jours... ou plus, ou moins

April 2, 2016

 

Quelqu’un me disait ce matin : «  Ah ! La vie est trop courte, je n’ai pas assez de temps ! » Il me semble que cette impression de manquer de temps dépend de notre façon de l'occuper.

 

Imaginez que vous soyez condamné à mort et qu’à l’aube de la journée de votre exécution on vous annonce un sursis, une grâce de 18 250 jours. Ce serait merveilleux n’est-ce pas ? Un sursis de 50 ans, ce n’est pas mal !

Le fait est que nous sommes tous condamnés à mort. Ce qui nous empêche de profiter de nos sursis respectifs, c’est que nous ne savons pas combien temps ils dureront. Peut-être plus, peut-être moins, peut-être seulement quelques heures... Mais n’est-ce pas justement ce qui devrait nous fouetter, nous secouer et nous rappeler de vivre chaque instant de cette vie telle une grâce mystérieuse qui nous est octroyée ?

 

Il se cache une beauté secrète dans le fait de vieillir et nous avons tous une façon unique et de l’apprécier ou de passer outre.

Pour certains, l’apparence des rides, des cheveux blancs, des kilos en trop et autres témoins du temps qui passe, sont synonymes d’une souffrance importante : celle de la perte de l’image de soi et même parfois de l’amour qu’on croit mériter du fait de notre apparence. On réalise soudain que ce qu’on appréciait tellement de nous-mêmes est impermanent et aussi illusoire qu’un rêve. Le regard des autres sur nous n’est plus le même, il ne nous satisfait plus comme il le faisait.

Notre société s’est tellement coupée du cycle de la vie, qu’elle s’est même aliénée la mort elle-même; en a fait un tabou. On évite d’en parler, de la voir et même de l’imaginer. Pourtant elle est indissociable de nos vies comme la nuit est indissociable du jour et elle lui donne, de bien des façons, tout son sens. Elle s’étale chaque jour sur nos écrans, dans nos journaux et à la radio. On croit la connaître et y être habitué; pourtant, le simple fait de l’évoquer fait se détourner les têtes et les esprits s’enfuirent. Jusqu’à ce qu’elle nous confronte directement en nous prenant quelqu’un qu’on aime ou en menaçant directement notre santé.

 

Pour d’autres, plus rares, vieillir représente l’état naturel et souhaité de la vie. C’est que ce mûrissement nous permet de goûter des états nouveaux et différents, dégagés des préoccupations de notre jeunesse. Ces préoccupations auxquelles on croyait être abonné à vie. Ce que les autres pourront bien penser de nous n’occupe plus notre imagination comme avant. On n’a plus à faire nos preuves; on se connaît mieux et on s’accepte soi-même souvent plus qu’avant.

Ces détentes et bienfaits nouveaux sont le fruit du vieillissement. On a mûri et quelque chose s’est déposé  en nous pour toujours.

 

Je crois qu’il est bon et même nécessaire de se poser la question suivante : et à moi, qu’est-ce qu’elle me fait la mort ? Serais-je prêt si elle frappait maintenant ? La réponse, plus souvent qu’autrement, est non, je ne serais pas prêt. Je vis cette vie comme si elle allait durer toujours et une voix en moi insiste à me détourner de la pensée de ma propre mort ou de la mort de ceux que j’aime. Cette voix utilise toutes sortes d’arguments convaincants comme :

 

  • « Pour l’instant tout va bien, pourquoi se soucier de la mort ? Vis l’instant présent ! »

  • « Ça me fait trop peur, j’aime mieux ne pas y penser ! » -Comme si le fait d’y penser allait conjurer un mauvais sort.

  • « Ça me cause trop d’émotions, je m’y pencherai le moment venue. »

 

L’important c’est de se savoir que ces peurs et émotions seront présentes de façon encore plus exacerbées quand notre tour viendra vraiment. Le fait de s’y pencher « d’avance » ne nuira à rien, bien au contraire ! Le moins nous serons occupés à vivre toutes ces émotions refoulées au moment de notre mort, le mieux nous pourrons traverser ce passage consciemment.

 

Sogyal Rinpoche, auteur du Livre tibétain de la vie et de la mort, nous rappelle que nous remplissons nos vies d’un nombre important de tâches plus ou moins inutiles, justement pour nous assurer de ne pas vivre cet espace « vide » et ouvert, dans lequel ces pensées peuvent se présenter :

« Si nous examinons notre vie, nous verrons clairement que nous accumulons, pour          la remplir, un nombre considérables de tâches sans importance et quantités de     prétendues 'responsabilité'. Un maître compare cela à 'faire le ménage en rêve'. Nous         nous disons que nous voulons consacrer du temps aux choses importantes de la vie,     mais ce temps, nous ne le trouvons jamais. [...] Impuissants, nous voyons nos      journées, se remplir de coups de téléphone, de projets insignifiants; nous avons tant           de responsabilités... Ne devrions-nous pas dire plutôt d’irresponsabilités? »

 

« En l'absence de nos supports familiers, nous sommes directement confrontés à     nous-  mêmes, un personnage que nous ne connaissons pas, un étranger déroutant    avec qui nous avons toujours vécu mais que nous n'avons jamais voulu vraiment     connaître. »

 

La question à se poser est la suivante : en bout de ligne, qu’est-ce qui va vraiment compter ? Et si on est honnête avec soi-même, on découvrira que ce ne sera pas ce qui nous occupe à longueur de journée. Ce qui comptera sera la qualité de nos relations, ce que nous y aurons semé ou non et à l'instant de notre mort, nous récolterons en concentré, les fruits de nos actions.

 

Pour terminer, je vous laisse avec quelques citations favorisant la réflexion sur la mort.

 

« Vivre c’est vieillir, rien de plus. »

Simone de Beauvoir

 

« On aimerait vivre sans vieillir et, en fait, on vieillit sans vivre. »

Eilhard Mitscherlich

 

« Vieillir c’est passer de la passion à la compassion. »

Albert Camus

 

« La mort, le maître absolu.»

Friedrich Hegel

 

« La mort ne consulte aucun calendrier. »

Proverbe anglais

 

« La mort est le guide du vivant. »

Proverbe tamil

 

« On est seul dans la mort. »

Monique Corriveau

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